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Lieux légendaires et mythiques de Bretagne : la ville d'Ys



Fondée voici trente cinq siècles, Ys s’étendait sur 9 lieues au large de l'actuelle baie de Douarnenez. L'îlot s’enfonçant peu à peu, il advint que la ville se trouvât, à marée haute, sous le niveau de la mer.

Les korrigans œuvrèrent alors à une digue très haute que les sujets de Gradlon complétèrent au Ve siècle d’une grande porte à écluses bien solide afin de permettre le passage des navires au port. Ker Ys, la ville basse, méritait bien son nom : selon les marées, elle semblait posée sur l'eau. On n’accéda plus à Ys que par la lourde porte de bronze dont la clef ne quittait jamais Gradlon.

Gradlon le Grand, souverain de Cornouaille converti au christianisme, fit édifier à Ys des églises-œuvres d’art. Conseillé par les évêques Corentin et Guénolé, il donna à Ys telles prospérité et splendeur que Lutèce en prit ombrage au point de se renommer Paris (pareille à Ys). Par ailleurs excellent marin et stratège, Gradlon connut dans les mers nordiques Malgven, la Reine du Nord dont le cheval magique, Morvarc'h, était capable de galoper sur la crête des vagues. Au cours du retour vers la Cornouaille, et Ys,  la souveraine mourut en donnant à Gradlon une fille : Dahut (aussi appelée Ahès).



Dahut était très belle, probablement un peu magicienne comme sa mère, entretenant des liens  privilégiés avec les dieux de l’océan et de la terre (le nom d'Arrée viendrait d’Ahès). Cependant la demoiselle devait s’ennuyer ferme dans la splendide et très chrétienne cité d’Ys. Elle organisait des fêtes (naturellement qualifiées d’orgies par tonton saint Guénolé) et tentait de modérer le fanatisme chrétien de son père en plaidant pour la liberté de culte (il faut dire que Gradlon convertissait son peuple avec la même douceur que Torquemada).

Selon la version chrétienne, Dahut était pervertie au dernier degré. Chaque soir, lors des orgies qu’elle organisait, elle jetait son dévolu sur un jeune homme à qui elle s’offrait. Le masque magique donné au garçon pour aller incognito rejoindre la belle étranglait l’amant avant la fin de la nuit et un sbire spécialisé jetait son corps dans l’enfer de Plogoff. 

Un jour pourtant, la mécanique s’inverse car le magnifique jeune homme repéré par Dahut ne répond pas à ses avances. Amoureuse, Dahut obéira à Satan (car c’était lui !) jusqu’à subtiliser à son père la clé d’Ys. Le malin ouvre aussitôt les lourdes portes d’Ys et la marée haute engloutit en quelques instants la fabuleuse cité. Gradlon devra son salut à Morvarc'h, le cheval marin, mais seulement après que Saint Guénolé l’ait convaincu d’abandonner aux flots le démon Dahut monté en croupe.



La version celte prétend au contraire que Dahut était allée quérir de l’aide tant l’insistance des chrétiens pour annexer Ys était devenue invivable. Que la requête ait été adressée à la Déesse de la terre, au dieu Cernunnos ou aux 9 vierges de l'île de Sein, la submersion fut le mode de protection choisi par les dieux.

Plus récemment relatée, une autre version présente Dahut, pas forcément de mauvaise vie, mais enceinte sans avoir d'époux. Gradlon pend alors sa couronne à trois ficelles et la promet, fille en prime, à celui sur la tête de qui elle tombera. La couronne désigna le pire des gueux, rouge des pieds à la pointe des cheveux et ne possédant qu’un corbeau ! Ce Bran Ruz devait être un peu sorcier car il avoua être la vague qui avait engrossé la princesse.

Cependant le Jugement de Dieu lui fut favorable et Gradlon dut capituler. Nouveaux souverains d’Ys, Bran Ruz et Dahut libérèrent aussitôt les esclaves et autorisèrent la liberté de culte. Rancunier en diable, Gradlon fit assassiner sa fille et son gendre avant d’ouvrir la porte aux flots déchainés.



Quel que soit le coupable désigné, l’ouverture des hautes portes d’Ys, libérant l'eau dans la cité, noyant gens et animaux, écroulant les maisons et dévastant toute l'île n’est curieusement pas présenté comme un anéantissement. En corollaire de cette histoire jamais écrite (au parfum d’Atlantide), une évidence s’impose : Ys vit toujours, sous les flots et ses citoyens sont restés immortels. Preuve en est, par temps calme, on peut entendre les cloches de ses églises depuis Douarnenez, et tous les cent ans Sainte-Marie du Ménez-Hom ouvre les flots pour contempler la ville.

Pour les celtes, celui qui verra la ville sous les eaux et s'y rendra permettra de lever la protection de Cernunnos. Pour les chrétiens, Ys renaîtra le jour où une messe y sera célébrée.

Dans tous les cas, Ys  plus radieuse que jamais ressurgira des flots tandis que Paris, son alter-ego s’effondrera…

Cernunnos

Lieux légendaires et mythiques de Bretagne : les Monts d'Arrée

© Léonnard Leroux / Editions


Du celte Arhès, les monts d’Arrée ont gardé le nom signifiant très justement la séparation. La barrière rocheuse, telle un abouchement entre le ciel et la terre isole une région très particulière, un ailleurs oscillant entre la pure beauté des premiers jours sur Terre et un gigantesque brouet de sorcière. Brocéliande en ce lieu a fait place à la lande, un paysage qui se prête à toutes les légendes.

Voyage au cœur des mystères de la Bretagne, qui façonnent tout autant nos biscuits bretons...

Dangereux à franchir et difficiles à contourner, les monts d’Arrée ont longtemps confiné leur population dans un quotidien alliant misère et surnaturel. Sur ces sols acides battus par le vent où la mécanisation elle-même a buté, la beauté sauvage des bruyères et ajoncs ne suffit pas à conjurer les terreurs nocturnes, lorsque les Korrigans dansent sur la lande ou que lavandières de la nuit lessivent des suaires qui ne blanchiront jamais.

Les monts d’Arrée servaient de frontière entre les évêchés de Cornouaille, de Trégor et de Léon, les trois évêques pouvant se désaltérer dans la fontaine commune sans quitter leur territoire respectif … avant que le diable ne sème entre eux la zizanie. Le diable qui a élu résidence dans une grotte de l’Huelgoat près de la pierre tremblante et d’un immense chaos rocheux imputé à Gargantua (entre autres).

Dieu aussi choisit ses résidences dans ces monts : lors de la construction de l’église de Quillidiec, les blocs de granite posés le jour disparaissaient mystérieusement la nuit. Les bâtisseurs chargèrent alors les pierres et une statue de Saint Yves sur une charrette et laissèrent les bœufs aller à leur guise. Ils s’arrêtèrent à Commana et là fut construite la chapelle.

Quant à la rivière d’Argent, parfois rougie du sang des amants de Dahut, fille de Gradlon, ses rives sont peuplées de fées. Près des étangs du Relec, un cavalier est toujours prêt à se précipiter vers Morlaix pour sauver ce qui pourra l’être au jour où les eaux de ces étangs déferleront par la vallée du Queffleuth engloutissant tout sur leur passage.

La noce de pierre rappelle la limite ténue qui existe ici entre le vivant et l’inanimé. Si ténue qu’elle s’efface parfois. Ne dit-on pas que le Roc’h Trévézel s’ouvre tous les 1 100 ans aux 11 coups de l’horloge pour un garçon de 11 ans ? Il suffit alors au mortel de frotter le sommet de la tête en bois du vieux saint « Ar Santig Kozh » pour obtenir tout ce qu’il désire. Mais passé midi, la montagne se referme et l’imprudent reste prisonnier pour les 1 100 prochaines années !

Le summum du mystère revient indéniablement au Yeun Elez. Ce gigantesque œuf de granit s’ouvre seulement un peu vers l’est, tandis que les Roc'hs Mont Saint-Michel de Brasparts, Ménez Kador (ou Tuchenn Gador), Roc'h Trevezel, Roc'h Trédudon enserrent la tourbière centrale. Difficile d’être plus loin de l’humain qu’en ce lieu marécageux. Les feux follets sont si nombreux qu’ils embrasent parfois la tourbe pendant des jours, le brouillard égare le voyageur, les hurlements des démons lui glacent le sang… Au cœur du Yeun Elez se trouve le Youdig, une flaque verdâtre dont l’eau se met parfois à bouillir et dont nul n’a jamais pu sonder la profondeur. Et pour cause ! Il s’agit bel et bien de la Porte de l’enfer, d’où on entend parfois monter les abois furieux de la meute des conjurés, ces chiens noirs que les exorcistes précipitaient dans le Youdig après y avoir emprisonné les démons. Quand trop d’agitation émane du Youdig, Saint Michel intervient. Depuis sa chapelle qui couronne le mont, l’archange abaisse son glaive vers le Yeun, et tout rentre dans l’ordre.

Dans la brume des monts d’Arrée, l’humain est une minorité humble qui se garde de ses voisins. Les Korrigans sont les gardiens des trésors des collines. Affreusement laids et dotés d’une force extraordinaire, les Korrigans passent sans débotter, de l’espièglerie à la cruauté envers les humains qui cherchent à les fréquenter. Les fées, elles, prennent le jour l’apparence d’horribles vieilles femmes et transforment les hommes en pierres ou en arbres.

Quant à l’Ankou, tous redoutent le sinistre augure du grincement de sa charrette. Consciencieux valet de la mort, l’Ankou, squelettique, coiffé d’un grand chapeau noir et enveloppé d’une cape noire parcourt la lande pour récolter les âmes des défunts. Sa faux, au tranchant vers l’extérieur, lui permet de couper le dernier fil de vie. La discrétion n’est pas la spécialité de l’Ankou. Il s’applique à charger de pierres sa charrette dont les roues grincent abominablement. Ainsi les hommes dont l’heure est venue se hâtent de toiletter leur âme en entendant approcher l’Ankou  avant que ce dernier ne la fauche et la charge sur sa charrette.

Les monts d’Arrée constituent bel et bien une frontière. Pas entre deux pays, mais entre plusieurs mondes : le réel et la légende, le naturel et le surnaturel, les morts et les vivants.

Situer les Monts d'Arrée (topoguide IGN Le tour des Monts d'Arrée et la presqu'île de Crozon) :

Lieux légendaires et mythiques de Bretagne : Brocéliande


2012, une nouvelle année... Traou Mad continue à vous faire sentir le pouls de la Bretagne. Succédant aux symboles bretons, place à une nouvelle série sur les lieux de mythes et de légendes. Commençons par certainement le plus populaire d'entre eux : Brocéliande !

Il est de ces lieux qui sont et seront toujours imprégnés de merveilleux. Conditions cosmiques ou telluriques, évènements constatés ou rapportés, manifestations divines ou de foi pure, qui le saura jamais et après tout, qu’importe… Brocéliande est de ceux-là.

Brocéliande. Un nom qui roule comme un tonnerre commencé en Bretagne et finissant dans la lande, extirpant de l’inconscient collectif des images éternelles. Tout d’abord une forêt, dense, mystérieuse où le surnaturel est omniprésent. Dans cette forêt, des druides, témoins et même acteurs de cette communion avec les dieux, des hommes, mais pas n’importe lesquels : de preux chevaliers réunis autour de la Table Ronde par leur roi, Arthur, un roi dont la naissance même a été savamment organisée par Merlin. Merlin. L’enchanteur aux pouvoirs prodigieux, fils d'un démon et d'une nonne, dirigeant son propre roi et pourtant humain au point d’être amoureux et piégé par la fée Viviane, la fameuse dame du lac.




Brocéliande, dernier vestige d’une immense forêt dense, vivante, sanctuaire celtique, dont on ne parle jamais comme d’une simple forêt, mais comme d’un lieu sacré. Nul ne doute, même de nos jours, qu’en Brocéliande existe un passage magique entre Petite et Grande Bretagne, expliquant la présence d’Arthur des deux côtés de la Manche sans jamais parler de traversée maritime.

Pour faire quelques concessions à notre sacro-saint rationalisme, il faut évoquer les traces multi millénaires des tribus celtiques en Armorique et se souvenir de Guillaume le Conquérant. En effet, l’emprise de l’empire romain et de la christianisation avaient progressivement éloigné l’Armorique de ses racines celtes. Au XIème siècle, la conquête de l’Angleterre se fait notamment grâce à de valeureux bretons que Guillaume récompense en leur octroyant des terres outre Manche. Ces nouveaux notables vont asseoir leur légitimité, par la langue qu’ils possèdent déjà, mais aussi par cette mythologie commune redécouverte.

Hauts personnages du mythe celtique : Lancelot et Guenièvre


Géographiquement parlant, Brocéliande est entourée d’un épais brouillard
. Nombre de têtes bien faites se sont penchées sur ce berceau de légendes sans résultat probant. Ni la première apparition de la forêt mystérieuse dans un texte de 1160, ni les divers écrits la mentionnant au cours des trois siècles suivants (aucun signé d’un breton), ne contiennent d’informations exploitables. Longtemps assimilée à la forêt de Quintin, Brocéliande serait en fait la forêt de Paimpont, mais cette théorie bien ancrée depuis 1835 est battue en brèche depuis 1980 par divers chercheurs qui la situent près de Huelgoat, du Mont Saint-Michel, de Dol, à Paule, voire en Normandie. De quoi y perdre son lutin !

La toponymie appelée à la rescousse ne s’est pas avérée plus concluante. La plus ancienne forme connue, Brecheliant, serait basée sur le celtique Brec'h (colline), suivi d'un nom d'homme. Mais le nom Brecilien du texte de 1467, s’il est la forme ancienne de Brécheliant, pose problème. S’agit-il du « bre » qui désigne une proéminence appartenant à un seigneur féodal ou du « bré » indiquant un point bas et marécageux, à moins qu’on ne se souvienne que « bro » signifie pays en breton… Quant aux trouvères, ils appelaient « Bresilianda » la Bretagne armoricaine en son entier !




Loin d’être anodine, cette localisation impossible de Brocéliande apporte à son mystère et pérennise toutes les légendes. À croire que les schistes rouges du Val sans retour ont été semés tout autour de Brocéliande elle-même pour empêcher les mortels de s’en approcher. En attendant que Merlin se libère des neuf cercles magiques, que la fée Morgane ravale sa haine et qu’Arthur revienne, comme il est promis, pour unir à nouveau les deux "Bretagne".

Le Val sans retour